Rémi Gaillard a l'air préoccupé. D'abord, sa copine vient de le quitter. Ensuite, il doit trouver des idées pour deux vidéos comiques pour Canal Sat. L'inspiration ne vient pas. Et ça, ça ne le fait pas rigoler.
Pourtant, même à cette heure trop matinale pour lui (10 h), même la mine fripée, on sent poindre la blague sous son allure de Tintin du Sud. Place de la Comédie, personne ne s'y trompe : « Eh, mais c'est Rémi Gaillard ! », lance un grand échalas, en se marrant. « Rémi, c'est mon anniversaire : je peux avoir une photo avec toi ? », ose une blondinette. Elle pose, aux anges.
L'oeil bleu, en sweat et jean sous le soleil froid de Montpellier, ce soi-disant « branleur » est une star d'Internet. Les petits films burlesques qu'il poste sur la Toile depuis dix ans font fureur. Suivi par une caméra, il se met en situation. Rémi prenant sa douche dans une station de lavage pour voitures. Rémi infiltré dans un concours de bodybuilders. Rémi mettant un PV à un policier mal garé...
Avec les années, s'est ajoutée une série « football », où il shoote dans des caddies ou des fourgonnettes et fait mouche à chaque fois. Ses fans plébiscitent les exploits de cet ancien joueur de DH, attaquant au Crès, son village. Il démystifie : « Je mets parfois vingt coups à toucher la cible. »
Gags ou intrusions, ses vidéos se terminent invariablement par l'adage : C'est en faisant n'importe quoi qu'on devient n'importe qui. Un million de « vues » par jour. 853 millions depuis ses débuts. Record mondial.
Normal : c'est drôle. Hilarant, même, pour qui a conservé un peu d'humour potache. Ni subversif ni méchant. Dans ses meilleurs moments, subtilement absurde. Les 12-30 ans adorent.
Le ressort comique tient aux réactions. Surprise, colère, rire, le registre est large. Et grand le risque de se prendre une baffe ou de se faire arrêter par la police, qu'il met régulièrement en boîte. « Je m'en sors plutôt bien, car j'essaie de ne pas dépasser les limites. » Il court vite, aussi. « C'est l'adrénaline. »
« Officiellement », il n'a jamais été placé en garde à vue. « Officieusement », il a souvent été « enfermé dans une pièce » par la sécurité des grands magasins qui lui servent de terrain de jeu. « Une fois, j'ai eu vraiment peur : ils l'ont gardé trois quarts d'heure », explique Arnaud Albelda, un des quatre copains qui se relaient au caméscope. Ils ont pour consigne de « se barrer » de leur côté « avec les images » quand ça se complique.
Lorsque, en 2002, il se fond parmi les footballeurs de Lorient, vainqueurs de la Coupe de France, et brandit le trophée avec eux, personne ne se rend compte de rien. Ni les joueurs ni le président Chirac qui le félicite ! Quelques semaines plus tard, des enquêteurs de Paris descendaient l'interroger serré... « Si les gens ne réagissent pas, c'est pas drôle. »
Il peut refaire le même gag « trente fois » pour obtenir la bonne réaction. « Rémi veut le truc parfait. Il dit : 'Il faut être sérieux pour faire rire' », raconte Arnaud. Il serait, « à l'inverse du personnage de ses vidéos, plutôt timide ». Un « éternel insatisfait » qui hésite à rentrer dans le rang : « À 35 ans, je me déguise encore en escargot ou en lapin. Des fois, ça fait peur... »
« Chiche queje le fais »
Il avoue une « vie sentimentale dévastée, je suis trop passionné. Je peux dire merde à tout le monde, mais dans ma vie privée, je ne sais pas dire non ». Il y a cinq ans, laminé par une rupture, il découvre le chanteur Cali et son album L'Amour parfait : « Je l'ai écouté en boucle. Il m'a accompagné comme un grand frère. Alors, quand il est venu me voir pour faire un clip, c'était juste incroyable ! » Le clip vient de sortir. Cali dit que Rémi est « un vrai rebelle. Un homme libre ».
Sa première démonstration d'indépendance remonte à ses débuts, en 2000. Enfant de la télé, déjà culotté, il montre ses cassettes à Dechavanne et Youn... « et ils m'ont volé mes idées ! Ils m'ont pris pour un paysan. La télé, c'est chacun pour sa peau. La vraie vie est ailleurs, avec les gens que j'aime, à Montpellier. Je suis tellement bien ici ». N'empêche que c'est la télé qui l'a fait démarrer : fils d'une secrétaire et d'un ingénieur divorcés quand il avait 4 ans, bac raté, il écumait les boulots de vendeur quand, affalé devant une caméra cachée de TF1, il a parié entre amis : « Chiche que je le fais ! »
La cote de ses vidéos a explosé, en 2007, sur Daily Motion et YouTube. Il vit grâce au « partage des revenus sur les publicités ». Tourne aussi pour des marques qui le paient jusqu'à 30 000 €. Il a dit oui pour un film au réalisateur Jean-François Richet. Sa force tient toujours à ses idées. « Avant, elles venaient vite. Après dix ans de conneries, je dois aller les chercher. Des fois, je me dis que j'en ai fait le tour. Et puis je pousse plus loin... »

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